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Les Grands Classiques
Chateaubriand
Mémoires d'outre-tombe
1848 |
Quelle serait une société universelle qui n’aurait
point de pays particulier, qui ne serait ni française, ni anglaise,
ni allemande, ni espagnole, ni portugaise, ni italienne, ni russe, ni
tartare, ni turque, ni persane, ni indienne, ni chinoise, ni américaine,
ou plutôt qui serait à la fois toutes ces sociétés
? Qu’en résulterait-il pour son intelligence, ses mœurs,
ses sciences, ses arts, sa poésie ? Vous dînerez à
Paris, et vous souperez à Pékin, grâce à la
rapidité des communications ; à merveilles ; et puis ? Comment
s’exprimeraient des passions ressenties à la fois à
la manière des différents peuples dans les différents
climats ? Comment entrerait dans le langage cette confusion de besoins
et d’images produits des divers soleils qui auraient éclairé
une jeunesse, une virilité et une veillesse communes ? Et quel
serait ce langage ? De la fusion des sociétés résultera-t-il
un idiome universel, ou bien y aura-t-il un dialecte de transaction servant
à l’usage journalier, tandis que chaque nation parlerait
sa propre langue, ou bien les langues diverses seraient-elles entendues
de tous ? Sous quelle règle semblable, sous quelle loi unique existerait
cette société panthéiste? Quelle foi ou quelle incrédulité
serait adoptée par les Chrétiens de toutes les sectes, par
les Juifs, les Mahométans d’opinions variées, par
les Bouddhistes, les adorateurs de Foe et les idolâtres ? Comment
trouver place sur une terre agrandie par la puissance d’ubiquité,
et rétrécie par les petites proportions d’un globe
fouillé partout ? Il ne resterait qu’à demander à
la science le moyen de changer de planète :
In which of all these shinings orbs hath man
His fixed seat, or fixed seat hath none
But all these shinings orbs his choice to dwell ?
« Dans laquelle de toutes ces brillantes sphères l’homme
a-t-il sa demeure fixe, ou n’a-t-il aucune demeure fixe, et peut-il
toutes ces brillantes sphères, à son choix habiter ? » |
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